L’Epistre tres Utile

C’est en 1539 que Marie Dentière put tout de même publier son Epitre tres utile, dédiée à la reine Marguerite de Navarre. Interdite à Genève, elle n’a encore jamais été republiée en français. L’ouvrage digitalisé est disponible ici: http://www.e-rara.ch/doi/10.3931/e-rara-12685. Diane Desrosiers Bonin, professeur à l’Université de McGill (Canada), prépare une édition annotée et commentée de ce texte chez l’éditeur Droz (Genève), prévue pour début 2018. En contact avec cette collègue, nous transmettrons sur ce site la nouvelle de cette publication attendue.

En attendant, vous trouverez progressivement sur cette page une première version en français contemporain de l’Epistre tres Utile de Marie Dentière, à destination du grand public, et réalisée par Florence Pasche Guignard en collaboration avec Claire Clivaz. Elle se présente sous forme digitale, en libre accès, et sous licence CC BY-NC-SA (Creative Commons). Nous souhaitons développer un projet de recherche comparatiste autour de la figure et de la mémoire de Marie Dentière: voir notre page projet de recherche.

************************************************************************

Dentière, Marie, Epistre tres utile faicte et composée par une femme chrestienne de Tornay, envoyée à la royne de Navarra seur du roy de France. Contre les Turcz, Juifz, indifeles, faulx chrestiens, anabaptistes, et Lutheriens. Lisez et puis jugez. Anvers : chez Martin l’empereur, 1539.

Premier extrait: transcription des pages numérisées 10-12, par Florence Pasche Guignard, mars 2017, texte révisé par Claire Clivaz en mars 2017. NB : dans cette version, certains termes, et parfois l’ordre des mots, ont légèrement été adaptés pour faciliter la lecture à un grand public.

Ce passage, intitulé Défense pour lés femmes (en défense des femmes), est un préambule à l’Epistre tres Utile. Marie Dentière y évoque des figures féminines de l’Ancien Testament et des évangiles et souligne leur courage. Si les femmes ne sont certes pas sans aucune « imperfection », les hommes n’en sont pas nos plus exempts. Marie Dentière ne voit aucune raison objective à l’interdiction faite aux femmes de s’écrire les unes aux autres au sujet des « écritures saintes ».

[p.10] Défense pour les femmes

Non seulement certains calomniateurs et adversaires de la vérité voudront nous taxer d’une trop grande audace et de témérité, mais [même] certains des fidèles [diront] que les femmes sont trop hardies de s’écrire les unes aux autres [au sujet] de la sainte écriture. À ceux-ci, on peut loisiblement répondre que toutes celles qui ont écrit et ont été nommées [dans les] écritures saintes ne sont [pas] à juger être trop téméraires. [En effet,] plusieurs [femmes] sont nommées et louées dans les saintes écritures, tant [pour] leurs bonnes moeurs, gestes, maintien, exemples, que par leur foi et doctrine. Comme Sarah et Rébecca, et principalement entre toutes les autres [de l’Ancien] Testament, la mère de Moïse. [Celle-ci, malgré] l’édit du roi, a bien osé garder son fils de [la] mort, et faire [en sorte] qu’il fût nourri à la maison de pharaon, comme amplement est déclaré en Ex 2. Quant à Deborah, qui jugeait le peuple d’Israël au temps des juges, [elle] n’est [pas] à mépriser. Jg 4. Je demande, faudrait-il condamner Ruth, [quand bien même] elle est du sexe féminin, à cause [de son] histoire [telle qu’elle est] écrite en son livre ? Je ne le pense pas, vu qu’elle est bien nommée à la généalogie de Jésus Christ. Mais [p.11] quelle sagesse avait la Reine de Sabba, [qui] est nommée non seulement dans [l’Ancien] Testament, mais que Jésus a bien osé nommer entre les autres sages (Mt 1, 1 R 10, Mt 12). S’il est question de parler des grâces qui ont été faites aux femmes, [alors] quelle plus grande a été faite à créature sur la terre que [celle faite] à la vierge Marie, mère de Jésus, d’avoir porté le Fils de Dieu? (Mt 1) Elle n’a pas été inférieure à Elizabeth, mère de Jean Baptiste, d’avoir fait un fils si miraculeusement, étant stérile. (Lc 1)  Quelle pécheresse a été faite plus grande que la Samaritaine (Jn 4) [qui] n’a point eu honte de prêcher Jésus et sa parole, le confessant ouvertement devant tout le monde, [dès] qu’elle [eût] entendu de Jésus qu’il faut adorer Dieu en esprit et en vérité? Où est celui qui peut se vanter d’avoir eu la première manifestation de ce grand mystère de la résurrection de Jésus, sinon Marie Madeleine, de laquelle il avait éjecté sept diables? Et les autres femmes, auxquelles plus tôt [Il] s’[était] adressé par son Ange, [plutôt qu’] aux hommes [en leur] commandant de le dire, prêcher, et déclarer aux autres? Et [bien qu’]en toute femme il y ait eu [de l]’imperfection, malgré ceci, les hommes n’en ont pas [non plus] été exempts.

[Pour quelle raison] faut-il tant jaser [p. 12] des femmes? [En effet,] jamais femme n’a vendu ni trahi Jésus, mais un homme nommé Judas. Qui sont ceux-là, je vous prie, qui ont tant inventé [ainsi que trouvé] de cérémonies, hérésies, et fausses doctrines sur la terre, sinon les hommes? Et les pauvres femmes ont été séduites par eux. Jamais femme n’a été trouvée faux prophète, ou bien trompée par ceux-ci (combien que je ne veux par ceci excuser la trop plus grande malice de certaines femmes, outrepassant les termes de mesure). Il n’y a pas de raison de vouloir toujours en faire une règle générale, sans aucune exception, ce qu’on fait [pourtant] chaque jour. Et principalement Fausto, ce moqueur, en ses Bucoliques [note 1]. En les voyant, je ne peux certainement pas me taire, vu qu’elles sont plus recommandées et utilisées par les hommes que l’Evangile de Jésus, lequel nous est défendu, [tandis que] ce [faiseur de fables] est tenu bon pour les écoles. Si Dieu, donc, a fait grâce à certaines bonnes femmes, leur révélant par ses saintes écritures quelque chose sainte et bonne, ne l’oseront-elles [pas] écrire, dire, ou déclarer les unes aux autres, pour les calomniateurs de vérité ? Ah, ce serait trop hardi de vouloir [les en] empêcher. Et [pour nous, ce serait agir] trop follement [que] de cacher le talent que [D]ieu nous a donné. Qu’il nous [donne la] grâce de persévérer jusqu’à la fin. Amen.

Note 1: Selon Mary McKinley, Marie Dentière se réfère ici à l’auteur italien humaniste Fausto Andrelini (1462-1518), poète néo-latin (voir MyKinley, Epistle, 2004, p. 56, note 13).

Deuxième extrait: transcription des pages numérisées 46-48 et 51-53, par Claire Clivaz, décembre 2016; texte révisé par Florence Pasche Guignard en mars 2017. NB : dans cette version, certains termes, et parfois l’ordre des mots, ont légèrement été adaptés pour faciliter la lecture à un grand public.

Dans ce passage, Marie Dentière s’oppose à un manuel de liturgie du 13ème siècle, rédigé par l’évêque Guillaume Durand, où celui-ci nomme le pape «Melchisédek»
(voir McKinley, Epistle, 2004, p. 76, note 48).

[p. 46] Quant au nom que j’ai dit, Melchisédek, il est attribué au seul Jésus dans les Ecritures, et non sans cause : car il appartient vraiment à lui seulement, vu qu’il est Roi de Justice, roi de Salem et roi de paix (He7), sans généalogie, sans père, sans mère, sans commencement et [p. 47] sans fin en ce qu’il est Dieu et un avec son père. Mais celui qui a voulu s’élever au-dessus de Dieu [le pape], se faisant adorer comme Dieu (2 Th 2), a osé se nommer Melchisédek (libr. 2. ration. divino. offici).

Il lui appartient bien en effet : c’est un bon roi (si je ne mens) de paix, en suscitant, comme chacun voit, toutes guerres, divisions, débats entre les rois, princes et seigneurs de la terre, de grande généalogie, sorti de quelque drogue d’apothicaire, baillant la recette à tous ces médecins ! Mais quelle audace je vous prie, quelle arrogance ceci : se nommer Melchisédek, usurpant ainsi le nom de Jésus ? Il ne faut pas être étonnés s’il a usurpé l’office, les biens de rois et princes de la terre, vu ce qu’il a fait à Dieu.

Certains pourraient s’irriter de ce qui est dit par une femme, comme ne lui revenant pas de droit, disant qu’elle est faite pour le plaisir. Mais je vous demande de n’être offensé en rien, car il ne faut pas penser que c’est fait par haine ou rancune : mais seulement pour édifier mon prochain, le voyant en si grandes et horribles ténèbres, palpables plus que celles d’Egypte (Ex 10). Néanmoins, s’il vous plaît, regardez et examinez diligemment les textes allégués, lesquels ont eux-même écrit en leur décret, les comparant à la Sainte Ecriture avec bon jugement [p. 48] : vous y trouverez même plus que je ne dis. Car je ne saurais écrire et exposer les grandes folies, méchancetés et horribles blasphèmes qui sont écrits en leurs livres et décrets. Il n’y aurait pas non plus d’homme qui saurait de même les exposer assez. Comme une femme le ferait-elle ? Et pourtant, soyez diligente en examinant bien les textes, et leur conséquence, et vous verrez que ce que je dis est véritable. […].

[p. 51] Pour bien couvrir leur cas, ils diront : «il ne faut pas l’entendre ainsi, et que le prophète David ne parlait pas de nous (Dn 14), mais d’autres idolâtres de son temps ; car l’Ecriture a plusieurs [p. 52] sens, elle peut s’entendre de plusieurs manières. Il n’appartient pas aux femmes de le savoir, ni à des gens qui ne sont pas lettrés et qui n’ont pas les degrés et rangs de docteurs ; mais ils doivent seulement croire simplement sans s’enquerir de rien, sinon de faire bonne chaire, comme c’est de coutume, de faire de belles besognes, de filer la quenouille, vivre comme nos prédécesseurs, comme nos voisins, car qui vit comme son voisin ne fait ni mal ni bien».

Certes c’est bien vrai que beaucoup d’entre vous vivront ainsi, donnant divers sens à l’Ecriture et vous donnant un sac à remplir [d’argent]. Vous pourriez sans doute très bien comprendre l’Ecriture [sans eux] ; mais nous, [nous voulons] comprendre et croire l’Ecriture non pas seulement simplement, mais plus que follement. Je demande : Jésus n’est-il pas aussi bien mort pour les pauvres ignorants et idiots, que pour Messieurs les rasés, tondus et mitrés ? Est-il seulement dit «allez prêcher mon Evangile à Messieurs les sages et docteurs attitrés ?». N’est-il pas dit à tous ? Avons-nous deux Evangiles ? L’un pour les hommes et l’autre pour les femmes ? L’un pour les sages et l’autre pour les fous ? (1 Co 1) Ne sommes-nous pas un en notre Seigneur, au Nom duquel nous sommes baptisés ? Ou le sommes-nous au nom de Paul, Apollon, du Pape ou de Luther ? N’est-ce pas au nom du Christ ? [p. 53] Certes il n’est point divisé, il n’y a point de distinction du Juif au Grec, car envers Dieu, il n’y a point d’acception de personnes. (Rm 2, Eph 6) Tous les hommes sont un en Jésus-Christ, il n’y a ni mâle, ni femelle, ni serf, ni homme libre. (Ga 3).

Image de cette page: Page de titre de l’Epître très utile; Martin l’Empereur, imprimeur (Anvers, Mars 1539); © CC BY-SA 4.0; auteur: Huanghuibi.

Site en licence CC BY-NC-SA 4.0, sauf indications contraires

 200px-Cc-by-nc-sa_euro_icon.svg