Si Marie Dentière m’était contée

Marie Dentière, une réformatrice au temps de Calvin

par Isabelle Bovard, narration et chants

  • 6 octobre 20h à Lausanne à l’église protestante de Bellevaux, Aloys Fauquez 21
  • *10 novembre 18h à Tolochenaz, cave de la Côte, ch. du Saux 5. Pour la nuit du conte, quatre autres réformateurs seront présentés.
  • 25 janvier 14h15 à Yvorne, Maison de commune « La Grappe », rte de Corbeyrier

*Sur inscription à :  http://morgesaubonne.eerv.ch/category/cuvee‐de­‐la‐reforme/

Marie Dentière entre dans l’encyclopédie en ligne «Si, si, les femmes existent»

Sous la houlette de l’éditrice lyonnaise Anne Monteil-Bauer s’est constituée l’association «Si, si les femmes existent» qui produit une encyclopédie poétique en ligne, visant à promouvoir la mémoire des femmes dont l’Histoire (ou l’His-story, comme aiment à le dire Outre-Atlantique) a oublié la trace. Cette association, inaugurée le 7 mars 2017, se présente comme suit sur son site: «Notre démarche est née de la lassitude d’entendre dire que s’il n’y a pas de femmes dans les livres d’Histoire, les manuels scolaires, les maisons d’édition, musées, saisons théâtrales et autres diffuseur.se.s de culture, c’est par qu’il n’y en a pas. Si, si, il y en a ! Les femmes méritant de figurer dans nos mémoires existent, elles sont nombreuses, mais nous ne les connaissons pas».

Depuis la semaine dernière, l’encyclopédie accueille une entrée «Marie Dentière», enrichie par Anne Montiel-Bauer sur la base d’un premier texte que nous lui avons fourni: https://www.sisilesfemmes.fr/2016/12/10/marie-dentière/

Allez découvrir la page, le site… et contribuez vous aussi à enrichir cette encyclopédie plus que bienvenue!

Bulletin du CPE 2003 disponible

A peine le site ouvert, nous pouvons déjà vous annoncer une excellente nouvelle: Isabelle Graesslé nous a donné l’accord, au nom des Bulletins du CPE, de mettre à disposition sur ce site l’entier du numéro de 2003 où elle avait publié un article sur Marie Dentière qui a fait date. Nous l’en remercions chaleureusement!

Vous le trouvez sur notre page ressources, et ici:

GRAESSLE, Isabelle. « Vie et légendes de Marie Dentière ». Bulletin du Centre protestant d’études 55 (2003/1), p. 3-22; suivi d’extraits de l’œuvre de Marie Dentière. En exclusivité pour notre site, avec l’accord d’Isabelle Graesslé au nom des Bulletins du CPE, vous trouvez ici l’entier de ce bulletin en pdf: BulletinCPE2003.

Les mésaventures de l’Epitre Tres Utile, ou comment faire mémoire de Marie Dentière

Claire Clivaz, 2 avril 2017

Pourquoi ne peut-on pas encore lire l’Epitre très Utile en français contemporain? C’est l’une des questions surprenantes qui se tient à la base de ce site et de ce projet de recherche. Il appartient aux enquêtes historiques de rendre compte du phénomène au 16ème siècle (voir dans notre page ressources l’ouvrage de Mary McKinley paru en 2004 et celui de Diane Desrosiers Bonin à paraître chez Droz). Mais il est encore autrement surprenant, en cette année de commémoration des 500 ans de la Réforme, de réaliser à quelle point la mémoire collective – celle du grand public, celle des communautées protestantes, celle des théologiens – a fait l’impasse pure et simple autour de cette figure.

En tant que théologienne réformée, née à Lausanne et formée à l’université de cette même ville, je reconnais comme défi important, tant pour la construction identitaire des femmes réformées, que comme défi pour la mémoire historique collective, de chercher à comprendre ce qui, d’une part, a conduit à la répression et à l’oubli de ce texte et de cette figure. Et, d’autre part, ce qui peut lui permettre d’émerger de cet oubli pour prendre sa pleine place dans les mémoires collectives, qu’elles soient historiques, communautaires ou spirituelles. Dans cette perspective, la culture digitale et la possibilité qu’elle offre de mettre rapidement à disposition du plus grand nombre une trace collective autour de cette figure, compte bien sûr énormément. A lire Marie Dentière et son souci de désenclaver l’Evangile de son rapport aux élites, je n’ai guère de doute qu’elle aurait adopté cette forme de communication, propre à dépasser les censures.

Il est d’ores et déjà possible de faire état dans ce premier billet de blog de quelques points de repères sur les mésaventures de cette Epitre très Utile jusqu’à nous.

  • La version française, et donc originale (1539), interdite à Genève en son temps, n’a jamais été republiée en français.
  • On s’est intéressé à d’autres ouvrages attribués à Marie Dentière, notamment La guerre et deslivrance de la ville de Genesve (1536)republié en 1881 à Genève par Albert Rilliet.
  • Même Aimé Louis Herminjard, dans sa somme sur la Correspondance des Réformateurs ne donne que quelques extraits de l’Epitre tres Utile (voir la page Ressources).
  • Il existe une traduction anglaise de 2004 par Mary B. McKinley (voir la page Ressources).
  • Il est à l’heure actuelle impossible de faire sortir cette traduction anglaise de 2004 de la seule bibliothèque de Suisse Romande où elle se trouve, la Bibliothèque Universitaire de Genève. Habitant/e de la Suisse Romande, il vous faudra le commander à la Bibliothèque Universitaire de Zürich, ou en acheter un exemplaire, pour le lire.
  • La numérisation sur e-rara de l’exemplaire de 1539 redonne accès à ce texte: http://www.e-rara.ch/doi/10.3931/e-rara-12685 (dernier accès le 21 mars 2017). Il s’agit de l’exemplaire transmis par Ernest Chavannes à Aimé Louis Herminjard pour sa Correspondance (voir Herminjard, vol. 5, p. 295, note 1, https://archive.org/stream/correspondancede05hermuoft#page/294/mode/2up, dernier accès le 18 mars 2017).
  • On attend donc avec impatience sa première republication en français chez Droz par Diane Desrosiers Bonin.
  • L’Epitre très Utile défend hardiment le droit des femmes à s’exprimer sur l’Ecriture et à prêcher. Voir les deux premiers extraits publiés sur notre page L’Epitre très Utile.
  • Aimé Louis Herminjard rend compte des vicissitudes politiques de l’ouvrage en note 2 de son volume 5, p. 295-296.
  • Il est utile de s’arrêter à la note 23, page 304, de ce volume 5 d’Herminjard. Après avoir renoncé à attribuer le texte au mari de Marie Dentière, Antoine Froment, Herminjard estime que ce dernier “a pu fournir à sa femme des idées, des arguments, quelques tours de phrase heureux, et, de plus, les citations latines des canons et des décrets qui existent dans les passages que nous avons supprimés. Sa collaboration a dû se borner à cela. Le style nous semble très supérieur à celui de Froment: il est plus vif, plus alerte, plus direct, et ne trahit jamais chez l’écrivain la moindre hésitation. Cependant, malgré la déclaration positive de Froment, les actes officiels continuèrent à lui attribuer le petit livre dont Marie d’Entière était l’auteur” (https://archive.org/stream/correspondancede05hermuoft#page/304/mode/2up, dernier accès le 21 mars 2017).
  • Il semble donc grand temps, en ce 500ème anniversaire de la Réforme, d’enfin permettre à ce texte si vite réprimé et jamais rediffusé, de parvenir à nouveau jusqu’à nous. Aussi ce site commence dès son ouverture à mettre à disposition du grand public une version française adaptée de ce texte.

Faire mémoire de Marie Dentière, c’est aussi souhaiter rejoindre le grand public, celui qui se reconnaît dans la tradition réformée ou non, et ceux et celles qui seront curieux de cette figure historique. C’est pourquoi je me suis également engagée, en tant que pasteur, dans le projet de l’Eglise Evangélique Réformée Vaudoise de la «Cuvée de la Réforme 2017»: des bouteilles de vin blanc et vin rouges ont été préparées avec du raisin offert par les vignerons de la région Morges-Aubonne. Six réformateurs sont à l’honneur sur ces bouteilles, ou plutôt cinq réformateurs et une réformatrice, car Marie Dentière figure parmi eux. Vous retrouverez des indications sur les événements liés à la Cuvée de la Réforme 2017 dans notre page News.

Marie Dentière, histoire des femmes et culture digitale

Florence Pasche Guignard, 30 mars 2017

Ma réaction initiale en entendant parler de Marie Dentière pour la première fois a été la surprise de découvrir cette figure de la Réforme au féminin en Suisse romande. Une femme réformatrice? Vraiment? Pourquoi n’avais-je jamais entendu personne mentionner son nom auparavant? Certes, l’histoire de la Réforme ne fait pas partie de mes domaines de spécialisations, mais je m’intéresse depuis plusieurs années à l’histoire des religions et des femmes, et il n’est pas rare que la curiosité me pousse bien au-delà de mes terrains de prédilection. La construction du genre en interaction avec les traditions religieuses, les rapports entre les hommes et les femmes ainsi que leurs rôles au sein des institutions ou à leurs marges font partie de mes sujets de recherche dans divers contextes culturels et historiques. En tant qu’historienne des religions, je m’interroge sur la place des femmes au sein de mouvements qui ont contesté l’ordre établi, et en particulier certaines notions religieuses, que ce soit dans ce qui est devenu la Suisse romande ou ailleurs, dans le sous-continent indien par exemple. Le regard curieux que je souhaite poser sur Marie Dentière dans le cadre de ce projet ne sera donc pas celui d’une spécialiste de la Réforme, ni celui d’une théologienne. Je vois en Marie Dentière une porte pour entrer dans ce type de questionnements qui nous amènent d’ailleurs à un autre point important: pourquoi cette place des femmes n’a-t-elle pas toujours été reconnue? Trouve-t-on, dans d’autres traditions, des dynamiques similaires ou différentes? Regarder “ailleurs” permet souvent de recentrer son regard et d’affiner son analyse par une comparaison différentielle qui ne hiérarchise pas.

Le fait que les écrits de Marie Dentière datent du 16ème siècle, la simultanéité chronologique, ne suffit pas à elle seule à fonder une comparaison. Et pourtant, elle m’y ramène. Lire les bribes d’information que nous avons sur la vie de cette femme, sur son parcours, mais aussi sur ses maris, sur sa famille, sur les personnes auxquelles elle s’est confrontée, amicalement ou non, ont fait écho en moi à d’autres figures féminines que je connais un peu moins mal. J’ai pensé aux femmes des mouvements dévotionnels (bhakti) de l’Inde médiévale et prémoderne. Leurs modes d’expressions étaient différents de celui choisi par Marie Dentière, car les poétesses hindoues, comme Mirabai, ont privilégié l’oral à l’écrit, la poésie hymnique et dévotionnelle plutôt que le traité théologique ou l’épitre, pour exprimer un mode particulier de relation au divin où l’élément féminin est mis en avant. J’ai aussi eu à l’esprit les femmes de la première communauté sikhe, dans le Punjab de la fin du 15ème et du début du 16ème siècle, autour de Guru Nanak puis de ses successeurs. Certains auteurs soulignent à juste titre que Nanak était un contemporain de Luther et d’autres s’engagent dans des comparaisons hasardeuses en lui donnant même le titre de « réformateur ». Les sikh.e.s contemporain.e.s manquent rarement de souligner l’insistance du sikhisme –au moins dans ses textes et souvent aussi dans la pratique– sur l’égalité entre femmes et hommes, un autre thème que nous retrouvons dans l’Epistre tres Utile de Marie Dentière. Les noms des femmes qui ont joué un rôle important dans la fondation et le développement de la communauté sikhe, come Mata Khivi ou Mai Bhago, sont souvent mis en avant. En passant, je me suis aussi demandée si les bibliothèques cantonales et universitaires de Suisse romande n’offraient en fait pas plus de littérature primaire et secondaire sur les poétesses et saintes de la bhakti du sous-continent indien, que sur Marie Dentière…

Mon souhait en m’engageant dans ce projet est d’attirer l’attention sur un pan de l’histoire des religions des femmes au sein de mouvements qui ont contesté certains aspects de l’ordre religieux et social établi, en les situant dans leurs propres contextes et en ouvrant la comparaison dans un cadre plus large. Malgré les restrictions qui leur étaient imposées, des femmes d’exception ont réussi à exprimer et diffuser des idées nouvelles, dont certaines leur étaient propres, en utilisant les médias de l’époque. Sans vouloir faire de Marie Dentière une égérie protoféministe, il s’agit de lui redonner la place qui lui revient, car elle a le potentiel à nous aider à poser des questions pertinentes à son époque comme à la nôtre.

Pour ce faire, le format digital s’impose: nous pouvons publier presque à notre guise, en temps réel. Devrions-nous, comme Marie Dentière, craindre la censure? Cette femme a écrit puisqu’on lui interdisait de s’adresser en public et par oral à ses coreligionnaires. Elle n’a pas hésité à utiliser cet autre canal pour diffuser ses idées. Certains exemplaires de son Epistre tres Utile ont échappé à la censure et à la destruction dont elle a été victime presque immédiatement. Malgré le fait que son texte ait été conservé et diffusé (certes très confidentiellement), ses paroles et cette femme, sa biographie en tant que participante active à la Réforme, sont restées dans l’ombre jusqu’à récemment. Un tel silence est-il une autre forme de censure?

Quelques mois après ma première “rencontre” avec Marie Dentière, lors d’une conversation enthousiaste avec Claire Clivaz, je me retrouve à prendre part à ce projet ancré dans les humanités digitales. Celui-ci vient alimenter ma réflexion sur les interactions entre religions et médias. Cette expérience est aussi pour moi une occasion d’explorer plus à fond le potentiel de certains médias dans un cadre de recherche scientifique et avec des outils de communication permettant de rejoindre un public au-delà de la communauté académique. Comme Marie Dentière le savait aussi, l’espace de la discussion intellectuelle et du débat d’idées déborde largement des structures de l’université. Par rapport à d’autres modes de publications académiques plus lents et rigides, nous avons choisi dès le début un format digital et ouvert pour ce projet scientifique. Un avantage des médias digitaux est d’offrir une variété de plateformes dynamiques, telle que ce site. Marie Dentière est déjà présente sur le réseau Twitter et elle sera aussi active sur Facebook et Instagram quand le projet sera plus avancé.

Un autre avantage de notre utilisation d’une pluralité de plateformes digitales pour ce projet est de faciliter les contacts et les collaborations. Notre idée n’est pas de récupérer de façon exclusive la figure de Marie Dentière et son Epistre tres Utile en prétendant lui offrir une sorte de “résurrection digitale.” Bien que ce projet de recherche ait comme point déclencheur l’Epistre tres Utile, il dépasse à la fois le travail de mise à disposition du texte que nous allons mener, et la réalisation de ce site régulièrement mis à jour. Il ne s’agit pas non plus de confisquer le texte de l’Epistre tres Utile, mais bien plutôt de le rendre enfin disponible au plus grand nombre, dans un français contemporain accessible à un lectorat intéressé, mais pas forcément spécialisé. Au moment où nous débutons ce projet, les mots de Marie Dentière ne sont accessibles qu’en français du 16ème siècle dont la lecture peut être difficile. Les bibliothèques romandes n’ont qu’un seul exemplaire de la traduction anglaise du texte. Comme vous le verrez en parcourant ce site et, en particulier, les pages “Actualités” et “Blog”, nous avons choisi de donner la parole à d’autres personnes qui ont déjà travaillé ou continuent à faire des recherches sur Marie Dentière dans des cadres scientifiques, culturels, sociaux, artistiques, et même religieux. Le format digital se prête donc tout à fait à une mise en valeur collaborative de ce qui se fait déjà autour de cette figure qui mérite d’être mise en lumière.

Si ce projet vous intéresse et que vous souhaitez nous aider à le mener à bien, n’hésitez pas à nous contacter. Nous allons prochainement démarrer notre recherche de soutiens financiers.

Les femmes et la Réforme : une histoire faite de paradoxes

Lauriane Savoy, 29 mars 2017

Image: Idelette Calvin, domaine public

Echos d’une conférence donnée par Elisabeth Parmentier et Lauriane Savoy au Musée international de la Réforme le 8 mars 2017, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes.

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L’histoire du christianisme montre que la situation des femmes n’a pas connu d’évolution linéaire, mais une succession de mouvements de liberté ouverte puis recadrée.

La Réforme marque un moment d’ouverture pour les femmes… ouverture toute relative. Marie Dentière est emblématique des changements apportés par la Réforme dans la vie des femmes.

L’accès au texte biblique, traduit en langue vernaculaire et diffusé grâce à l’imprimerie, touche les femmes comme les hommes. L’accent est mis sur l’instruction de toutes et tous : outre la lecture de la Bible, les fidèles sont associés à la liturgie du culte, dorénavant aussi en langue vernaculaire, notamment par le chant des psaumes. Marie Dentière avait suffisamment de connaissances théologiques pour rédiger son Epitre ainsi que préfacer un sermon de Calvin à la fin de sa vie. Elle a ouvert avec son époux une école pour filles dans laquelle l’hébreu était enseigné.

… Mais au-delà du cas de Marie Dentière, les travaux historiques récents montrent qu’il y a peu de différence entre le taux d’alphabétisation des villes catholiques et des villes protestantes dans les décennies qui suivent la Réforme.

Les réformateurs ont aussi valorisé le mariage, par opposition à la vie monastique auparavant érigée en modèle de vertu et de foi. L’épouse est ainsi érigée en partenaire et a des responsabilités dans la foi vécue au quotidien et dans le monde. Ainsi, Marie Dentière quitte son couvent augustinien des Flandres pour la nouvelle foi, et épouse à Strasbourg un ancien curé, avec qui elle fonde un foyer, nouveau lieu de foi. Après le décès de son époux, elle se marie avec Antoine Froment, premier prédicateur de la Réforme à Genève, et c’est avec lui qu’elle ouvre une école pour filles sur la rive Sud du Léman. La femme de pasteur restera jusqu’au vingtième siècle une figure essentielle dans la vie des paroisses, et exemplaire pour les paroissiennes : elle réconcilie vie de foi, notamment par le service à la communauté, et vie conjugale et familiale.

… Mais ce qui peut être perçu comme un progrès pour les femmes, et qui semble positif dans le cas de Marie Dentière, peut aussi être vu comme un nouvel enfermement pour d’autres femmes : elles peuvent passer de la réclusion dans les couvents à la réclusion au sein du foyer, sous l’autorité directe du chef de famille, le mari. Il est fini le temps où elles pouvaient échapper au mariage et aux risques des grossesses en prononçant des vœux, et vivre au sein d’une communauté de femmes, un espace de liberté, et y prendre des responsabilités loin de la tutelle masculine. Le choix du célibat est devenu quasiment impossible.

La Réforme a aussi bouleversé les pratiques de dévotion, notamment celles des femmes. Celles qui n’ont pas fait le choix de la nouvelle foi mais à qui elle a été imposée ont dû arrêter de prier Marie et les saintes. Toutes ces figures féminines permettaient aux chrétiennes de s’identifier à elles. La Réforme a donc balayé tout un pan de la piété populaire, et spécialement de la piété féminine. On sait que le Consistoire, à Genève, était à ses débuts particulièrement attentif à éradiquer les restes de piété catholique chez les femmes : elles comparaissaient à ce sujet davantage que les hommes. Le fait est que les réformateurs comptaient sur les mères pour la transmission de la nouvelle foi aux enfants.

Les réformateurs sont quelquefois un peu vite qualifiés de facilitateurs de l’émancipation féminine. La réalité est plus complexe et nuancée. Elle gagne en tous les cas à être mieux connue, notamment grâce à l’édition de textes signés par des femmes, comme ceux de Marie Dentière…

Marie Dentière, ou la Réforme au féminin

Isabelle Graesslé, juin 2009

Ce texte a été publié dans le bulletin d’information des Femmes Protestantes en Suisse (FPS) en juin 2009; il est reproduit ici avec leur aimable autorisation, et se trouve en ligne sur leur site www.efs-fps.ch

En 2002, lors de la commémoration de la Réformation, on dévoila le nom de la première femme du monument des Bastions à Genève. Pas directement sur le mur, mais sur l’un des blocs perpendiculaires, figure désormais Marie Dentière.

Pourtant, pendant des siècles, le moins qu’on puisse dire c’est que ce personnage historique n’a pas bénéficié d’une réputation très élogieuse. Fort heureusement, l’état de la recherche contemporaine change radicalement le portrait que l’on a pu en tirer : de mégère peu apprivoisée au caractère emporté et intransigeant, Marie Dentière est aujourd’hui reconnue comme un personnage certes atypique des débuts de la Réforme, mais aussi comme l’une des premières intellectuelles de ce mouvement religieux, historienne, pédagogue et fine théologienne.

En ce sens, l’inscription de son nom sur le monument des Réformateurs marque la reconnaissance que le XXIe siècle pourra accorder à celle qui a payé au prix fort son engagement au sein de la Réforme protestante, le prix d’un silence forcé et d’une réputation déformée.

Née en 1495, Marie Dentière vient de la petite noblesse des Flandres. Vivant à Tournai où elle devient prieure du couvent des augustines de l’abbaye de Saint-Nicolas-des-Près, elle se convertit à la Réforme luthérienne au début des années 1520 et quitte alors son couvent. Elle s’installe ensuite à Strasbourg où elle épouse un ancien curé par ailleurs éminent hébraïsant, Simon Robert, dont elle aura deux filles.

En 1528, le couple s’installe à Bex puis à Aigle où Simon Robert est pasteur jusqu’en 1532, année de sa mort. Marie Dentière épouse ensuite Antoine Froment, de 14 années plus jeune qu’elle, originaire du Dauphiné, compatriote de Guillaume Farel — un des premiers réformateurs, en particulier de Neuchâtel — qu’il accompagne dans ses tournées d’évangélisation tout en occupant la chaire d’Yvonand. Le couple s’installe à Genève en 1535. Après son second mariage, Marie Dentière donne encore naissance à une fille, Judith.

En 1536, la jeune femme publie anonymement La Guerre et Deslivrance de la ville de Genesve. On y découvre sa solide culture intellectuelle et théologique, sa bonne connaissance de la Bible et du droit canon.

Au retour de Calvin à Genève, les relations du réformateur avec le couple Froment se dégradent peu à peu. Mais le terrain de la brouille avait été en quelque sorte «préparé» par Farel qui, le 4 février 1538, écrit à Calvin : «Froment n’est pas assez habile ni assez attentif vis-à-vis de l’Église, tu sais qu’il agit avec sa femme, quand il n’est pas manipulé par celle-ci.» Le 6 février 1540, Farel écrit encore à Calvin, toujours exilé à Strasbourg : «Notre Froment est le premier qui, à la suite de sa femme, ait dégénéré en ivraie.»

Pendant ce temps, Marie Dentière, par ailleurs confidente et amie de la reine Marguerite de Navarre, rédige en 1539 l’Épître très utile. Scandaleux de par sa teneur féministe avant l’heure (plaidant pour une égalité de traitement des hommes et des femmes dans leur capacité à lire et interpréter les Écritures), l’ouvrage est confisqué et son imprimeur, Jehan Girard, emprisonné. En 1540, Froment est pasteur à Massongy en Chablais et le couple ouvre alors en sa maison un petit pensionnat pour jeunes filles, permettant de donner aux trois filles de Marie et à d’autres petites, un enseignement très complet, incluant l’apprentissage du grec et de l’hébreu !

En 1561, année de la mort de Marie Dentière, cette dernière rédige encore une préface (en fait davantage un opuscule théologique) signée «M.D.» au sermon de Calvin sur la toilette des femmes.

Avec sensibilité et intelligence, Marie Dentière s’est plongée dans les questions religieuses de son temps. Ainsi, lorsqu’elle se rend au couvent des clarisses de Jussy le 25 août 1536 pour tenter, avec d’autres, de les convertir à la Réforme, Marie Dentière fait la plus belle des déclarations de foi : «j’ai longtemps été dans des ténèbres d’hypocrisie, dit-elle, mais le seul Dieu m’a fait connaître ma condition et je suis parvenue à la vraie lumière de vérité». C’est à cette lumière qu’elle interprète l’histoire de sa vie, et de ce qui est devenu sa ville, Genève.

Isabelle Graesslé, théologienne

Version allemande de cet article: « Marie Dentière – ein weibliche Beitrag zur Reformation« , Faktenblatt Evangelischer Frauen Schweiz, Juni 2009, hier (dernier accès 19 mars 2017).

Pour plus d’information, voir Isabelle Graesslé, «Vies et légendes de Marie Dentière», Bulletin du CPE 55/1 (2003), p. 3-22, suivi d’extraits de l’œuvre de Marie Dentière.