Les mésaventures de l’Epitre Tres Utile, ou comment faire mémoire de Marie Dentière

Claire Clivaz, 2 avril 2017

Pourquoi ne peut-on pas encore lire l’Epitre très Utile en français contemporain? C’est l’une des questions surprenantes qui se tient à la base de ce site et de ce projet de recherche. Il appartient aux enquêtes historiques de rendre compte du phénomène au 16ème siècle (voir dans notre page ressources l’ouvrage de Mary McKinley paru en 2004 et celui de Diane Desrosiers Bonin à paraître chez Droz). Mais il est encore autrement surprenant, en cette année de commémoration des 500 ans de la Réforme, de réaliser à quelle point la mémoire collective – celle du grand public, celle des communautées protestantes, celle des théologiens – a fait l’impasse pure et simple autour de cette figure.

En tant que théologienne réformée, née à Lausanne et formée à l’université de cette même ville, je reconnais comme défi important, tant pour la construction identitaire des femmes réformées, que comme défi pour la mémoire historique collective, de chercher à comprendre ce qui, d’une part, a conduit à la répression et à l’oubli de ce texte et de cette figure. Et, d’autre part, ce qui peut lui permettre d’émerger de cet oubli pour prendre sa pleine place dans les mémoires collectives, qu’elles soient historiques, communautaires ou spirituelles. Dans cette perspective, la culture digitale et la possibilité qu’elle offre de mettre rapidement à disposition du plus grand nombre une trace collective autour de cette figure, compte bien sûr énormément. A lire Marie Dentière et son souci de désenclaver l’Evangile de son rapport aux élites, je n’ai guère de doute qu’elle aurait adopté cette forme de communication, propre à dépasser les censures.

Il est d’ores et déjà possible de faire état dans ce premier billet de blog de quelques points de repères sur les mésaventures de cette Epitre très Utile jusqu’à nous.

  • La version française, et donc originale (1539), interdite à Genève en son temps, n’a jamais été republiée en français.
  • On s’est intéressé à d’autres ouvrages attribués à Marie Dentière, notamment La guerre et deslivrance de la ville de Genesve (1536)republié en 1881 à Genève par Albert Rilliet.
  • Même Aimé Louis Herminjard, dans sa somme sur la Correspondance des Réformateurs ne donne que quelques extraits de l’Epitre tres Utile (voir la page Ressources).
  • Il existe une traduction anglaise de 2004 par Mary B. McKinley (voir la page Ressources).
  • Il est à l’heure actuelle impossible de faire sortir cette traduction anglaise de 2004 de la seule bibliothèque de Suisse Romande où elle se trouve, la Bibliothèque Universitaire de Genève. Habitant/e de la Suisse Romande, il vous faudra le commander à la Bibliothèque Universitaire de Zürich, ou en acheter un exemplaire, pour le lire.
  • La numérisation sur e-rara de l’exemplaire de 1539 redonne accès à ce texte: http://www.e-rara.ch/doi/10.3931/e-rara-12685 (dernier accès le 21 mars 2017). Il s’agit de l’exemplaire transmis par Ernest Chavannes à Aimé Louis Herminjard pour sa Correspondance (voir Herminjard, vol. 5, p. 295, note 1, https://archive.org/stream/correspondancede05hermuoft#page/294/mode/2up, dernier accès le 18 mars 2017).
  • On attend donc avec impatience sa première republication en français chez Droz par Diane Desrosiers Bonin.
  • L’Epitre très Utile défend hardiment le droit des femmes à s’exprimer sur l’Ecriture et à prêcher. Voir les deux premiers extraits publiés sur notre page L’Epitre très Utile.
  • Aimé Louis Herminjard rend compte des vicissitudes politiques de l’ouvrage en note 2 de son volume 5, p. 295-296.
  • Il est utile de s’arrêter à la note 23, page 304, de ce volume 5 d’Herminjard. Après avoir renoncé à attribuer le texte au mari de Marie Dentière, Antoine Froment, Herminjard estime que ce dernier “a pu fournir à sa femme des idées, des arguments, quelques tours de phrase heureux, et, de plus, les citations latines des canons et des décrets qui existent dans les passages que nous avons supprimés. Sa collaboration a dû se borner à cela. Le style nous semble très supérieur à celui de Froment: il est plus vif, plus alerte, plus direct, et ne trahit jamais chez l’écrivain la moindre hésitation. Cependant, malgré la déclaration positive de Froment, les actes officiels continuèrent à lui attribuer le petit livre dont Marie d’Entière était l’auteur” (https://archive.org/stream/correspondancede05hermuoft#page/304/mode/2up, dernier accès le 21 mars 2017).
  • Il semble donc grand temps, en ce 500ème anniversaire de la Réforme, d’enfin permettre à ce texte si vite réprimé et jamais rediffusé, de parvenir à nouveau jusqu’à nous. Aussi ce site commence dès son ouverture à mettre à disposition du grand public une version française adaptée de ce texte.

Faire mémoire de Marie Dentière, c’est aussi souhaiter rejoindre le grand public, celui qui se reconnaît dans la tradition réformée ou non, et ceux et celles qui seront curieux de cette figure historique. C’est pourquoi je me suis également engagée, en tant que pasteur, dans le projet de l’Eglise Evangélique Réformée Vaudoise de la «Cuvée de la Réforme 2017»: des bouteilles de vin blanc et vin rouges ont été préparées avec du raisin offert par les vignerons de la région Morges-Aubonne. Six réformateurs sont à l’honneur sur ces bouteilles, ou plutôt cinq réformateurs et une réformatrice, car Marie Dentière figure parmi eux. Vous retrouverez des indications sur les événements liés à la Cuvée de la Réforme 2017 dans notre page News.

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