Marie Dentière, histoire des femmes et culture digitale

Florence Pasche Guignard, 30 mars 2017

Ma réaction initiale en entendant parler de Marie Dentière pour la première fois a été la surprise de découvrir cette figure de la Réforme au féminin en Suisse romande. Une femme réformatrice? Vraiment? Pourquoi n’avais-je jamais entendu personne mentionner son nom auparavant? Certes, l’histoire de la Réforme ne fait pas partie de mes domaines de spécialisations, mais je m’intéresse depuis plusieurs années à l’histoire des religions et des femmes, et il n’est pas rare que la curiosité me pousse bien au-delà de mes terrains de prédilection. La construction du genre en interaction avec les traditions religieuses, les rapports entre les hommes et les femmes ainsi que leurs rôles au sein des institutions ou à leurs marges font partie de mes sujets de recherche dans divers contextes culturels et historiques. En tant qu’historienne des religions, je m’interroge sur la place des femmes au sein de mouvements qui ont contesté l’ordre établi, et en particulier certaines notions religieuses, que ce soit dans ce qui est devenu la Suisse romande ou ailleurs, dans le sous-continent indien par exemple. Le regard curieux que je souhaite poser sur Marie Dentière dans le cadre de ce projet ne sera donc pas celui d’une spécialiste de la Réforme, ni celui d’une théologienne. Je vois en Marie Dentière une porte pour entrer dans ce type de questionnements qui nous amènent d’ailleurs à un autre point important: pourquoi cette place des femmes n’a-t-elle pas toujours été reconnue? Trouve-t-on, dans d’autres traditions, des dynamiques similaires ou différentes? Regarder “ailleurs” permet souvent de recentrer son regard et d’affiner son analyse par une comparaison différentielle qui ne hiérarchise pas.

Le fait que les écrits de Marie Dentière datent du 16ème siècle, la simultanéité chronologique, ne suffit pas à elle seule à fonder une comparaison. Et pourtant, elle m’y ramène. Lire les bribes d’information que nous avons sur la vie de cette femme, sur son parcours, mais aussi sur ses maris, sur sa famille, sur les personnes auxquelles elle s’est confrontée, amicalement ou non, ont fait écho en moi à d’autres figures féminines que je connais un peu moins mal. J’ai pensé aux femmes des mouvements dévotionnels (bhakti) de l’Inde médiévale et prémoderne. Leurs modes d’expressions étaient différents de celui choisi par Marie Dentière, car les poétesses hindoues, comme Mirabai, ont privilégié l’oral à l’écrit, la poésie hymnique et dévotionnelle plutôt que le traité théologique ou l’épitre, pour exprimer un mode particulier de relation au divin où l’élément féminin est mis en avant. J’ai aussi eu à l’esprit les femmes de la première communauté sikhe, dans le Punjab de la fin du 15ème et du début du 16ème siècle, autour de Guru Nanak puis de ses successeurs. Certains auteurs soulignent à juste titre que Nanak était un contemporain de Luther et d’autres s’engagent dans des comparaisons hasardeuses en lui donnant même le titre de « réformateur ». Les sikh.e.s contemporain.e.s manquent rarement de souligner l’insistance du sikhisme –au moins dans ses textes et souvent aussi dans la pratique– sur l’égalité entre femmes et hommes, un autre thème que nous retrouvons dans l’Epistre tres Utile de Marie Dentière. Les noms des femmes qui ont joué un rôle important dans la fondation et le développement de la communauté sikhe, come Mata Khivi ou Mai Bhago, sont souvent mis en avant. En passant, je me suis aussi demandée si les bibliothèques cantonales et universitaires de Suisse romande n’offraient en fait pas plus de littérature primaire et secondaire sur les poétesses et saintes de la bhakti du sous-continent indien, que sur Marie Dentière…

Mon souhait en m’engageant dans ce projet est d’attirer l’attention sur un pan de l’histoire des religions des femmes au sein de mouvements qui ont contesté certains aspects de l’ordre religieux et social établi, en les situant dans leurs propres contextes et en ouvrant la comparaison dans un cadre plus large. Malgré les restrictions qui leur étaient imposées, des femmes d’exception ont réussi à exprimer et diffuser des idées nouvelles, dont certaines leur étaient propres, en utilisant les médias de l’époque. Sans vouloir faire de Marie Dentière une égérie protoféministe, il s’agit de lui redonner la place qui lui revient, car elle a le potentiel à nous aider à poser des questions pertinentes à son époque comme à la nôtre.

Pour ce faire, le format digital s’impose: nous pouvons publier presque à notre guise, en temps réel. Devrions-nous, comme Marie Dentière, craindre la censure? Cette femme a écrit puisqu’on lui interdisait de s’adresser en public et par oral à ses coreligionnaires. Elle n’a pas hésité à utiliser cet autre canal pour diffuser ses idées. Certains exemplaires de son Epistre tres Utile ont échappé à la censure et à la destruction dont elle a été victime presque immédiatement. Malgré le fait que son texte ait été conservé et diffusé (certes très confidentiellement), ses paroles et cette femme, sa biographie en tant que participante active à la Réforme, sont restées dans l’ombre jusqu’à récemment. Un tel silence est-il une autre forme de censure?

Quelques mois après ma première “rencontre” avec Marie Dentière, lors d’une conversation enthousiaste avec Claire Clivaz, je me retrouve à prendre part à ce projet ancré dans les humanités digitales. Celui-ci vient alimenter ma réflexion sur les interactions entre religions et médias. Cette expérience est aussi pour moi une occasion d’explorer plus à fond le potentiel de certains médias dans un cadre de recherche scientifique et avec des outils de communication permettant de rejoindre un public au-delà de la communauté académique. Comme Marie Dentière le savait aussi, l’espace de la discussion intellectuelle et du débat d’idées déborde largement des structures de l’université. Par rapport à d’autres modes de publications académiques plus lents et rigides, nous avons choisi dès le début un format digital et ouvert pour ce projet scientifique. Un avantage des médias digitaux est d’offrir une variété de plateformes dynamiques, telle que ce site. Marie Dentière est déjà présente sur le réseau Twitter et elle sera aussi active sur Facebook et Instagram quand le projet sera plus avancé.

Un autre avantage de notre utilisation d’une pluralité de plateformes digitales pour ce projet est de faciliter les contacts et les collaborations. Notre idée n’est pas de récupérer de façon exclusive la figure de Marie Dentière et son Epistre tres Utile en prétendant lui offrir une sorte de “résurrection digitale.” Bien que ce projet de recherche ait comme point déclencheur l’Epistre tres Utile, il dépasse à la fois le travail de mise à disposition du texte que nous allons mener, et la réalisation de ce site régulièrement mis à jour. Il ne s’agit pas non plus de confisquer le texte de l’Epistre tres Utile, mais bien plutôt de le rendre enfin disponible au plus grand nombre, dans un français contemporain accessible à un lectorat intéressé, mais pas forcément spécialisé. Au moment où nous débutons ce projet, les mots de Marie Dentière ne sont accessibles qu’en français du 16ème siècle dont la lecture peut être difficile. Les bibliothèques romandes n’ont qu’un seul exemplaire de la traduction anglaise du texte. Comme vous le verrez en parcourant ce site et, en particulier, les pages “Actualités” et “Blog”, nous avons choisi de donner la parole à d’autres personnes qui ont déjà travaillé ou continuent à faire des recherches sur Marie Dentière dans des cadres scientifiques, culturels, sociaux, artistiques, et même religieux. Le format digital se prête donc tout à fait à une mise en valeur collaborative de ce qui se fait déjà autour de cette figure qui mérite d’être mise en lumière.

Si ce projet vous intéresse et que vous souhaitez nous aider à le mener à bien, n’hésitez pas à nous contacter. Nous allons prochainement démarrer notre recherche de soutiens financiers.

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