Marie Dentière, ou la Réforme au féminin

Isabelle Graesslé, juin 2009

Ce texte a été publié dans le bulletin d’information des Femmes Protestantes en Suisse (FPS) en juin 2009; il est reproduit ici avec leur aimable autorisation, et se trouve en ligne sur leur site www.efs-fps.ch

En 2002, lors de la commémoration de la Réformation, on dévoila le nom de la première femme du monument des Bastions à Genève. Pas directement sur le mur, mais sur l’un des blocs perpendiculaires, figure désormais Marie Dentière.

Pourtant, pendant des siècles, le moins qu’on puisse dire c’est que ce personnage historique n’a pas bénéficié d’une réputation très élogieuse. Fort heureusement, l’état de la recherche contemporaine change radicalement le portrait que l’on a pu en tirer : de mégère peu apprivoisée au caractère emporté et intransigeant, Marie Dentière est aujourd’hui reconnue comme un personnage certes atypique des débuts de la Réforme, mais aussi comme l’une des premières intellectuelles de ce mouvement religieux, historienne, pédagogue et fine théologienne.

En ce sens, l’inscription de son nom sur le monument des Réformateurs marque la reconnaissance que le XXIe siècle pourra accorder à celle qui a payé au prix fort son engagement au sein de la Réforme protestante, le prix d’un silence forcé et d’une réputation déformée.

Née en 1495, Marie Dentière vient de la petite noblesse des Flandres. Vivant à Tournai où elle devient prieure du couvent des augustines de l’abbaye de Saint-Nicolas-des-Près, elle se convertit à la Réforme luthérienne au début des années 1520 et quitte alors son couvent. Elle s’installe ensuite à Strasbourg où elle épouse un ancien curé par ailleurs éminent hébraïsant, Simon Robert, dont elle aura deux filles.

En 1528, le couple s’installe à Bex puis à Aigle où Simon Robert est pasteur jusqu’en 1532, année de sa mort. Marie Dentière épouse ensuite Antoine Froment, de 14 années plus jeune qu’elle, originaire du Dauphiné, compatriote de Guillaume Farel — un des premiers réformateurs, en particulier de Neuchâtel — qu’il accompagne dans ses tournées d’évangélisation tout en occupant la chaire d’Yvonand. Le couple s’installe à Genève en 1535. Après son second mariage, Marie Dentière donne encore naissance à une fille, Judith.

En 1536, la jeune femme publie anonymement La Guerre et Deslivrance de la ville de Genesve. On y découvre sa solide culture intellectuelle et théologique, sa bonne connaissance de la Bible et du droit canon.

Au retour de Calvin à Genève, les relations du réformateur avec le couple Froment se dégradent peu à peu. Mais le terrain de la brouille avait été en quelque sorte «préparé» par Farel qui, le 4 février 1538, écrit à Calvin : «Froment n’est pas assez habile ni assez attentif vis-à-vis de l’Église, tu sais qu’il agit avec sa femme, quand il n’est pas manipulé par celle-ci.» Le 6 février 1540, Farel écrit encore à Calvin, toujours exilé à Strasbourg : «Notre Froment est le premier qui, à la suite de sa femme, ait dégénéré en ivraie.»

Pendant ce temps, Marie Dentière, par ailleurs confidente et amie de la reine Marguerite de Navarre, rédige en 1539 l’Épître très utile. Scandaleux de par sa teneur féministe avant l’heure (plaidant pour une égalité de traitement des hommes et des femmes dans leur capacité à lire et interpréter les Écritures), l’ouvrage est confisqué et son imprimeur, Jehan Girard, emprisonné. En 1540, Froment est pasteur à Massongy en Chablais et le couple ouvre alors en sa maison un petit pensionnat pour jeunes filles, permettant de donner aux trois filles de Marie et à d’autres petites, un enseignement très complet, incluant l’apprentissage du grec et de l’hébreu !

En 1561, année de la mort de Marie Dentière, cette dernière rédige encore une préface (en fait davantage un opuscule théologique) signée «M.D.» au sermon de Calvin sur la toilette des femmes.

Avec sensibilité et intelligence, Marie Dentière s’est plongée dans les questions religieuses de son temps. Ainsi, lorsqu’elle se rend au couvent des clarisses de Jussy le 25 août 1536 pour tenter, avec d’autres, de les convertir à la Réforme, Marie Dentière fait la plus belle des déclarations de foi : «j’ai longtemps été dans des ténèbres d’hypocrisie, dit-elle, mais le seul Dieu m’a fait connaître ma condition et je suis parvenue à la vraie lumière de vérité». C’est à cette lumière qu’elle interprète l’histoire de sa vie, et de ce qui est devenu sa ville, Genève.

Isabelle Graesslé, théologienne

Version allemande de cet article: « Marie Dentière – ein weibliche Beitrag zur Reformation« , Faktenblatt Evangelischer Frauen Schweiz, Juni 2009, hier (dernier accès 19 mars 2017).

Pour plus d’information, voir Isabelle Graesslé, «Vies et légendes de Marie Dentière», Bulletin du CPE 55/1 (2003), p. 3-22, suivi d’extraits de l’œuvre de Marie Dentière.

 

 

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